Sur la série photographique « Pepe » de Paolo Woods

Le photographe Paolo Woods est l’auteur d’une série nommée Pepe mettant à l’honneur des t-shirts à slogans portés par les habitants de Port au Prince en Haïti (la série se poursuit ensuite, dans d’autres villes réceptrices de fripe). En quelques clichés, la série parvient à révéler une dimension spécifique du commerce mondial de la fripe, particulièrement difficile à nommer : un sentiment ambigu lié au changement de contexte du vêtement de seconde main.

« Pèpè » fait référence au terme employé pour décrire la fripe importée en Haïti. Les clichés rassemblent des t-shirts de soutien politique, du merchandising de star, des maillots gagnés gratuitement après une course à pied, des débardeurs avec des animaux floqués sur le pectoral ou arborant de mauvais jeux de mots. Ainsi, les slogans tous plus légers et amusants les uns que les autres s’enchaînent, allant de « Kiss me I’m a blond » à « Texas Mom » à « I’m in Virginia Bitch ». 

Ces vêtements sont faits en masse comme goodies ou simples cadeaux obsolètes, pour la consommation d’une partie du monde. Leur production se fait souvent dans les pays mêmes qui reçoivent ensuite la fripe. Obsolètes parce que datés, de mauvaise qualité, ou simplement offerts comme une blague pour leur esthétique douteuse, ils passent une large partie de leur vie au fond d’un placard. Donnés lors d’un hasardeux rangement de printemps, ces vêtements se retrouvent dans les flux internationaux du marché de la fripe. Lorsqu’ils sortent de leur contexte initial, leur aura de fête foraine produit une sensation ambiguë entre la gène et l’amusement. 

« Un t-shirt produit pour WalMart dans les sweatshops de Port au Prince sera porté par un Texan et retourné à l’envoyeur qui sera, enfin, capable de le porter », (Arnaud Robert pour Pèpè, Paolo Woods)

Retirées de leur contexte de consommation frivole dans les pays « riches », ces pièces intègrent, via le commerce de la fripe, des marchés souvent économiquement vulnérables. Elles incorporent toutefois toujours l’empreinte d’une consommation récréative. Une forme de dépense que les nouveaux propriétaires ne peuvent pas toujours se permettre. L’asymétrie des contextes crée la gêne.

Certains dégagent leur fond de tiroir de ces piles d’achats insouciants en les envoyant chez d’autres par cargos. Quand ils arrivent dans un pays final de consommation, ils sont choisis pour ce slogan loufoque dont « personne {n’a pris} la peine de traduire {la} poésie en Créole » (Paolo Woods). Sinon ce sera pour d’autres caractéristiques comme leur forme, leurs couleurs ou encore leur matière. (Mackinney 2017, p126)

Les t-shirts à slogans sont un des exemples les plus explicites de la non-considération des impacts de la consommation des “pays riches” sur le reste du monde. Pèpè montre « comment des mauvais t-shirts illustrent 50 ans de relations Nord-Sud » (Arnaud Robert pour Paolo Woods). La série Pèpè met le doigt sur ce sentiment dérangeant provoqué par un système inégal, mis hors de vue de certains et que d’autres portent à même le dos.

  • Mackinney-Valentin Maria, 2017, Fashioning identity: status ambivalence in contemporary fashion, London New York (N.Y.), Bloomsbury Academic (coll. « Dress and fashion research »).
  • Woods Paolo, Pèpè, https://www.paolowoods.com/pepe

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