Dans un article publié en 2010, intitulé Interpreting Civilization Through Dress1, l’anthropologue Sandra Niessen revient sur la naissance du concept de « mode ». Pour la chercheuse, le terme de mode est intimement lié au terme de civilisation. Ce dernier, apparaît en Europe autour des XVIIIème et XIXème siècles pour définir le point culminant de l’évolution humaine.
Humains (in)civilisés
Selon la pensée évolutioniste qui règne en Europe à l’époque, l’humain avance sur un axe linéaire qui va du sauvage à sa version « évoluée », l’humain moderne, civilisé. Les Européens reconnaissent la contribution d’autres régions du monde dans le développement de la civilisation (par exemple la Mésopotamie, l’Egypte, la Chine ou l’Inde…), mais considèrent que la modernité est atteinte en Europe.
Pour définir ce qui est considéré comme « civilisé », Niessen explique qu’il faut comprendre ce qui ne l’est pas. Ainsi, cette pensée de l’humain moderne, vient avec une idée de l’humain primitif, non-civilisé. Se crée alors, une vision dichotomique, qui oppose : nous (européens) = modernes, eux (non-européens) = sauvages.

Le « signal visuel » de la modernité
Dans la même période, Niessen explique qu’il y a une sorte d’obsession à la classification. Par exemple, le scientifique Charles Darwin, publie en 1859, De l’Origine des Espèces, un ouvrage qui va introduire une tendance à classer les espèces (dont l’espèce humaine) sur une échelle de complexité et donc d’évolution.
Les Européens s’attardent sur l’apparence physique (entre autres caractéristiques) pour définir les « stades » d’évolution de l’humain. Au-delà de la physionomie, l’apparence vestimentaire sert de « signal visuel qui permet de montrer la modernité, la civilisation de l’Europe »1.
Se considérant au stade le plus avancé de l’humanité, les Européens définissent leur système vestimentaire – la mode (fashion) – comme étant celui de l’humain « moderne ». A l’opposé, les systèmes vestimentaires des « Autres », sont considérés comme folklores ou traditionnels. Aux yeux des Européens, ils n’évoluent pas ou peu et restent donc bloqués dans le passé. Ainsi, ils sont aux antipodes de la modernité.

Justifier une supériorité culturelle
Les pratiques vestimentaires dites modernes ont été utilisées pour justifier une supposée supériorité européenne, notamment culturelle. Ainsi, selon Niessen, elles ont servi à expliquer « les massacres, l’esclavage, la colonisation et les génocides »1 faits au nom de la « civilisation ». Dans les pays colonisés, l’emploi d’une mode européenne, était un marqueur de succès pour les populations colonisées. D’ailleurs, Niessen explique, qu’aujourd’hui encore certaines populations tentent de se détacher du stigma d’être « non-civilisés », notamment en cherchant la reconnaissance des capitales européennes.
Bien que de nos jours le terme de mode soit utilisé à l’international, il désigne un système vestimentaire né en Europe. Ce système vestimentaire est basé sur la recherche de nouveauté, rythmé par un changement permanent et organisé par une hiérarchisation entre non-moderne et moderne. Il a été considéré comme la façon la plus civilisée de se vêtir : seule et unique finalité possible pour des humains évolués. La dissémination de ces pratiques vestimentaires a permis de justifier la mise à l’écart d’autres systèmes vestimentaires jugés « primitifs ». Le terme de « mode » doit être repensé comme un unique système vestimentaire parmi une multitude d’autres mis à l’écart ces derniers siècles.
- Niessen Sandra, 2010, « Interpreting Civilization Through Dress », Berg Encyclopedia of World Dress and Fashion Vol 8: West Europe, 1 janvier 2010. ↩︎
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