contraintes

Un objet à observer : le personnage est toujours en relation avec un seul objet récurrent (sac, parapluie, boîte, etc.).

De toutes les espèces endémiques, faune et flore confondues, dont regorge Madagascar, il en est une, et une seule, qui mérite, à mon sens, une analyse pointilleuse : celle des VVD (Vieux Vazaha Dégueulasses), ou « papis-shorts », comme les surnomme le personnel de l’ambassade française.

C’est d’ailleurs par ce prisme, à travers leurs shorts, que nous les observerons ici.

Le physique lâche de cet animal : un corps gras, abîmé et dégarni là où on s’attendrait à une zone poilue, et trop garni là où on ne s’y attend pas, des jambes lourdes et un visage rougeaud, ne doit en aucun cas vous faire baisser votre vigilance. C’est un prédateur vicieux dont la force ne réside pas dans les muscles ou la malice, mais dans son porte-monnaie ; un porte-monnaie fourré dans un short à six poches, lui-même tombant nonchalamment en dessous d’un genou souvent renforcé par une prothèse, et surplombant, par son ourlet élimé, un mollet plein de varices, étouffant à ces heures perdues dans des bas de contention. Viennent ensuite une paire de chaussettes premier prix ligotées dans des chaussures de sport pour faciliter les marches digestives de pépé, ou, pire encore, des sandales à scratch maintenant au sol un 47 aux orteils touffus et aux ongles abandonnés.

L’animal se déplace uniquement le jour et se cache la nuit dans des hôtels que son pouvoir d’achat de retraité de la classe moyenne européenne peut lui offrir (non sans regretter le bungalow défraîchi qui lui est autorisé dans les stations balnéaires de son pays). Il se pavane, selon son capital solaire et sa forme physique, en plein centre-ville, le torse bombé autant que le permet sa vieille colonne vertébrale, des lunettes de soleil sur son nez en croissance exponentielle, et dans les poches de son short, un smartphone pour contacter sa famille à l’autre bout du globe (si leurs rapports le permettent) ainsi que ses traitements pour la tension, le transit et la thyroïde.

Cette espèce ne vient pas sur la Grande Île pour nous donner une leçon d’élégance, vous vous en doutez. Il m’est même venu à l’esprit qu’ils portaient ces shorts immondes pour se motiver dans leur recherche d’une quelqu’une qui pourrait les leur ôter. (Pardonnez-moi cette image imposée, mais il n’y a pas de place pour les émotions dans les observations scientifiques.) Ainsi, si le short ne définit pas entièrement le VVD, il en devient une allégorie, une incarnation des qualités communes aux deux. Comme son propriétaire, le short manque d’élégance. Sa coupe brute et droite, ornée d’une demi-douzaine de poches souvent trop larges par souci de praticité, fait référence au manque de finesse du personnage, voire à sa lourdeur inévitable. Si les poches, comme leur propriétaire, imposent leur présence au reste, en prenant la majorité de la surface du vêtement (ou de la discussion), ils sont tous deux limités en profondeur. Tout comme la valeur du short réside dans ce que peuvent contenir ses poches, la valeur du porteur réside dans ce qu’il fourre dans ces dernières. Autres caractéristiques communes à l’habit et à l’habillé : leurs aspects atone, voir démodé. Ainsi le short reflète le caractère ordinaire de l’homme l’habillant – inévitablement ennuyant – et son âge déjà avancé. 

Il est important de distinguer les VVD des touristes lambda qui, par le seul fait du hasard, leur ressemblent. La particularité des VVD ne réside pas dans leur physique ou leur tenue vestimentaire (ce fameux short), mais dans leur quête. Un membre d’un forum en ligne se présentant par la description suivante : « Retraité, 70 ans, seul », explique son envie d’expatriation comme suit : « Marre de vivre en France obligé deuxième travail pour bien vivre. 1500 Euros par mois de retraite »1. Souhaitant échapper à l’inconfort subjectif, Papi sait qu’en une dizaine d’heures de vol, ses 1 500 euros valent plusieurs millions d’ariary sur place, soit dix fois plus que ce que la plupart des Malgaches gagnent en un mois. Ainsi, un vieux vazaha dégueulasse est un homme blanc (le terme « vazaha » désigne les étrangers, mais est communément utilisé pour parler des Blancs) qui profite de la variation de la valeur monétaire pour étancher sa soif libidinale.

Voir l’animal en pleine session de chasse est un crève cœur si puissant que nous nous passerons de décrire la scène ici. Nous évoquerons simplement, ce à quoi ressemble le rapace lorsqu’il se pavane avec sa proie. Les cafés climatisés et les hôtels avec piscine, sont des zones appréciées de ces créatures, car 1) ils peuvent recevoir un verre d’eau potable en cas de chute de tension, et 2) peuvent dépenser leur petite retraite comme s’ils avaient – enfin – gagné au loto. Les bestioles viennent dans ces lieux qui les préservent d’un choc culturel, poser leurs croupes hémorroïdaires au côté de leur concubines. Une main flétrie, posée sur leur cuisse ferme, ils les abreuvent, les nourrissent, les prennent en photo, d’un bras quasi tendu (arthrose), relevé dans un angle photographiquement illégal, et dévoilant leurs fausses dents dans une moue similaire à celle d’un bambin constipé.

Il m’est arrivé de croiser ces individus à plusieurs reprises dans les restaurants de la ville. Un dégoût violent me prend à la gorge quand je vois ces ruines humaines se déplacer lentement à côté d’une femme encore jeune. Et lorsque je croise le regard de ces femmes qui ont probablement le même âge que moi et que nos deux âmes de jeunes femmes se regardent et se comprennent, je suis envahi par une honte violente. Honte que l’être humain puisse être aussi crade. Mon corps tout entier imagine cette immondice se secouer sur moi, ses mains défigurées par les années passer sur ma peau. J’ai envie d’hurler pour elles, pour les jeunes femmes de la Grande Île, au cœur d’un commerce entre une famille et un homme, entre une patrie riche et une autre dans le besoin.

Ceci dit, et après avoir craché mon venin sur les verres progressifs de ces messieurs, je souhaite leur rendre un semblant de justice, ne serait-ce que pour ne pas tomber dans le manichéisme. Il y a beaucoup d’escroqueries à Madagascar envers ces cœurs flétris et les mariages gris (mariages frauduleux), visant à dépouiller des vazaha sont courants. (Sans m’étendre sur ce propos, cela est inévitable car comme le résume Eva Illouz : « dans toutes les sociétés où les femmes sont privées de pouvoir social et économique, la sexualité est pour elles un moyen d’échange contre le pouvoir des hommes »2 ). Selon une connaissance, (homme d’une trentaine d’années originaire de Tananarive et travaillant dans une ONG spécialisée dans le milieu pénitentiaire), épouser un vazaha – peu importe son âge – est une marque de réussite pour certaines familles malgaches. Séquelle de la colonisation, il pense que  « l’exploitation  du corps des femmes est normalisée dans certaines familles malgaches ». Mais à marquer le corps des femmes, on laisse des cicatrices sur l’ensemble du pays.

Le phénomène des VVD/papys-shorts est l’une des manifestations du tourisme sexuel que l’on retrouve dans d’autres pays, notamment ceux d’Asie du Sud-Est. Ce phénomène est une conséquence d’un monde inégal, et la discussion sur la question éthique est complexe, car elle doit prendre en compte les pratiques culturelles, les différentes perceptions du corps, du mariage, de la communauté, etc. Certain.e.s cherchent un amour véritable qu’une différence d’âge ou de nationalité ne doit pas toujours rendre suspect. Cependant, quiconque a un pouvoir sur autrui (par l’argent, l’âge, la position hiérarchique, etc.) a le devoir de ne pas abuser de cette personne. Après avoir étudié l’espèce, je dénonce la présence des VVD sur le territoire malgache. Je ne suis pas Malgache, mais je suis femme. Ainsi, je me donne le droit de parler en tant que telle, pour Elles. Je me donne également le droit de parler en tant que petite-fille (de nation uniquement, Dieu merci !) de ces grands-pères perdus. Ainsi, à tous ceux qui nous lisent et qui ont un papi qui s’est échappé pour rejoindre la Grande Île, par pitié, venez les chercher ! Le Nord global expédie déjà suffisamment de shorts multi-poches, usagés et délaissés, dans les pays du Sud, pour en envoyer de nouveaux, agrémentés d’un vieux chacal en rut.

  1. expat.com ; octobre 2022 ↩︎
  2. Eva Illouz, paraphrasant Roy Baumeister et Paola Tabet dans La fin de L’amour, p.180 ; Editions du Seuil, 2020. ↩︎

2 responses

  1. Tiphaine Simon Turcan Avatar
    Tiphaine Simon Turcan

    Ton article est d’une intelligence brute et désarmante. Tu as cette capacité rare de mettre des mots justes, crus et puissants sur des réalités que beaucoup perçoivent sans jamais réussir à les nommer. Merci d’ouvrir nos yeux avec autant de force et de clarté sur ces faits que l’on retrouve partout dans le monde. Tes phrases claquent, elles sonnent vrai, et elles résonnent longtemps après lecture. C’est précieux, ce que tu écris.

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  2. melanieonedayin Avatar

    Tellement juste à tout point de vue. Merci pour ces lignes exceptionnelles.

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