*tananarive
contraintes
Se mettre à la place d’un lieu précis dans une ville : une place, une rue, un carrefour, etc…). Décrire quatre moments de la journée : l’aube (5h-7h), la fin de matinée (11h-13h), la fin d’après-midi (17h-19h), la nuit (23h-1h). Préciser les sons, les odeurs, la température et les textures, les personnes présentes, les objets ou traces. Décrire le ressenti du lieu.
Enfin, ils arrivent. Je les entends au loin, dans le vrombissement de leurs mobylettes réparées à maintes reprises, chargées de la mère, du père, du fils et du tout-petit. J’entends aussi les couinements des roues des chariots de nourriture prête à être vendue. Il me semble percevoir le souffle court des hommes à la proue et au pont, l’un tirant, l’autre poussant.


Puis le jour se lève enfin pour de bon. Le ciel, lui, reste encore bas. Lenteur d’un réveil difficile, partagé par une partie de la ville. Deux-roues et taxis-be commencent à me tourner autour. Ils rendent l’air encore plus irrespirable. Hommes en uniforme, s’étouffant presque dans leurs sifflets, les bras tendus, guidant la danse autour de moi. Le tournis me gagne. Je me laisse aller à cette hypnose.
Hurlements des portiers, en équilibre depuis l’arrière des bus ; klaxons de camions, robustes tas de ferraille datant de la colonisation. Certains portent encore le F fier d’une France occupante. Toussotements des pots d’échappement, rires, salutations, promotions d’ananas bien mûrs. Et toujours quelques coqs qui s’égosillent pour les derniers somnambules. Un nouveau jour se lève autour de moi.

Toute une matinée, ces vies m’encercleront. Casques cachant des visages stressés, pensifs, rêveurs, concentrés. Marqueurs sociaux d’une ville hétérogène, où les vitres teintées protègent les visages des aisés, quand une simple protection de chantier ou d’équitation couvre le crâne des autres — si la peine a été prise de couvrir ce dernier.
Le ciel s’est enfin levé, puis retiré. Je respire. Les enfants rentrent d’une matinée d’école, une demi-baguette à la main, qu’ils grignotent en riant. Petite armée de chemises bleues marchant dans la direction inverse de celle du matin, peut-être pour dix minutes, peut-être pour une heure. Les gens marchent beaucoup, par chez nous. Pour mon plus grand plaisir, je dois l’avouer, car les piétons me massent de leurs pieds vaillants.


Odeurs de viande cuite à même mes trottoirs. La faim se fait sentir pour mes camarades. Ils grignotent debout, assis sur leur deux-roues, avec un enfant dans les bras ou calfeutré dans le dos. Ils me donnent ensuite ma part : emballages, plastiques ou pelures en tout genre. Et je me bats avec les chiens affamés, qui reniflent ma peau bitumée à la recherche d’un peu d’énergie. Je n’aime pas partager ce qu’on m’a donné.

Vers 16 h, la cohue rentre. Et je repars dans ma transe. La ville doit se cacher avant que le soleil ne se couche. Le marché range ses derniers fruits flétris. Les enfants sont ramenés par la main. Les travailleurs se pressent chez eux. Les bus saturés peinent dans les montées. Chiens affamés se faufilent entre les mollets. Les portes des commerces se ferment : cadenassées, enchaînées, enferrées. Si le jour, mes trottoirs dégueulent de marchandises, ils sont vides le soir, nus comme des nouveau-nés. Nus et sales.
L’angoisse me monte. Je déteste la nuit. Je déteste son calme, son vide. Les quelques bottes rigides des militaires faisant leurs rondes m’irritent la peau. Je ne vois qu’une poignée de taxis passer, une poignée d’inconscients marcher seuls. Je me sens si seul, la nuit. Rond-point autour duquel personne ne tourne. Trottoirs que personne ne foule. Les nuits de Tana sont froides, sombres, habitées par des chiens errants qui pleurent sans cesse. Je ne supporte plus leurs couinements. Je préfère les rires des enfants, les cris des passants, les crachats des vieux moteurs. Je préfère ma ville quand elle danse autour de moi.
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