Le marché de la friperie a largement explosé dans les années 1990. L’indépendance d’anciennes colonies, la libéralisation des marchés ainsi que la hausse de production de vêtements industriels ont permis le renfort de ce commerce à l’international. Ce commerce est essentiel pour désengorger les marchés des pays du Nord, inondés de quantités considérables de vêtements neufs. Sans la vente de vêtements d’occasion à l’international, la surconsommation vestimentaire dans les pays du Nord serait impossible.
Dans L’Envers des Fripes publié en 2024, l’anthropologue Emmanuelle Durand, dévoile les différents status que prend le vêtement de friperie au fil de son trajet : il est tantôt don, tantôt marchandise, tantôt déchet. Cette ambivalence rend difficile l’établissement de standards clairs quant à la qualité des pièces expédiées sur le marché international. Ce flou n’est pas anodin : il structure les logiques de distribution.
Par ailleurs, la répartition systématique des vêtements selon leur qualité et leur destination — les « meilleures » catégories conservées localement, les autres distribuées à des marchés spécifiques — ne peut se réduire à de simples écarts de pouvoir d’achat entre pays. Elle participe à la fabrication de hiérarchies et contribue à produire des inégalités structurelles.
Don, déchet, marchandise : une ambiguïté de statut
Durand dévoile l’ambiguïté qui découle des divers statuts que prend le vêtement de seconde main au cours de ses transferts internationaux. En fonction des parties prenantes et de l’étape dans le transfert, le vêtement est tantôt un don, tantôt une marchandise, tantôt un déchet.

D’abord il est donné par un premier porteur à des associations ou à des points de collecte. Ce don devient marchandise pour le point de collecte qui en tire un profit. Seulement, ces dernières années, avec la baisse de la qualité des produits mis sur le marché, l’apparition de solutions de vente entre particuliers, ce qui est donné se rapproche davantage du déchet. En effet la chercheuse explique que « les vêtements qui font l’objet d’un don sont, généralement, ceux dont on ne peut (presque) plus rien tirer financièrement (et même matériellement). » 1 Ainsi, Durand parle de « matière détritique textile – déguisée en don vestimentaire. »2
On retrouve cette ambivalence de statut à l’échelle internationale. Initialement, le marché de la friperie était majoritairement caritatif, notamment entre les métropoles coloniales qui faisaient don d’anciens vêtements aux colonies 3 4. Après l’indépendance des pays colonisés et avec la libéralisation de leurs marchés, la friperie est devenue un commerce lucratif.3 Seulement, comme on l’a dit, ces dernières années la qualité des vêtements insérés dans le marché de seconde main est en baisse, et leur quantité a explosé. Par conséquent le commerce international de friperie prend des tournures d’échange mondial du déchet textile. Certains acteurs et actrices, comme l’association ghanéenne The Or Foundation, parlent même de waste colonialism ou colonialisme du déchet.
Citant la chercheuse Mikaela Le Meur – qui a travaillé sur le recylclage – Durand écrit que le commerce de friperie alimente une « logique d’éloignement géographique de nos ordures [qui] participe à invisibiliser leur existence et les problèmes qu’elles causent » (Le Meur, Le Mythe du Recyclage, p51). 2

Le commerce international de friperie repose grandement sur le don. Ainsi, l’état des marchandises insérées dans ce marché n’est pas standardisé. Par ailleurs, l’apparition des plateformes de vente entre particuliers conduit à concentrer dans ce circuit les articles que leurs premiers propriétaires n’ont pas réussi à vendre. Cela favorise les ambivalences de statut entre vêtements portables et déchets textiles impliquant des dynamiques internationales inégales.
Une logique de tri floue
Un autre point dans les recherches d’Emmanuelle Durand me semble pertinent : celui du flou qui entoure la logique de tri dans le commerce international de fripe.
Au cours de son enquête, Durand interroge différents acteurs de ce commerce mondial dont Issam, un exportateur de fripe situé en Belgique. Issam explique, que dans le processus de tri, « La crème reste en Europe », « la première catégorie, c’est pour la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, tout ce coin-là. ». « Les clients d’Amérique du Sud et du Moyen Orient, ils achètent plutôt de la deuxième catégorie. » « La troisième part sur les marchés africains et le chiffon en Asie. » 5
D’autres structures que celle d’Issam semblent aussi avoir un processus de tri impliquant la hiérarchisation des destinations. En effet, un représentant d’un centre de collecte de vêtements d’occasion français, m’explique que leur tri s’effectue en environ trente catégories, chacune régie par un « cahier des charges très précis ». Après l’extraction de la meilleure catégorie qui sera vendue en France, les exportations se dirigent vers deux zones géographiques distinctes : d’une part, “les pays froids”, et d’autre part, “l’Afrique”. Les pays froids reçoivent des vêtements chauds et l’Afrique, des vêtements légers. Ces vêtements légers sont choisis parmi la fin du tapis, c’est-à-dire ce qui n’a pas été sélectionné pour les autres catégories (le mélé).

Entre l’étude de Durand et mes propres informations, on peut se demander si cette hiérarchisation des pays récepteurs est due uniquement au pouvoir d’achat des différents pays, ou si elle relève d’une perception que l’on a de ces pays, de leurs populations et de leurs besoins ?
« Les opérations de tri consistent, pour reprendre l’expression consacrée, à “ne pas mélanger les torchons avec les serviettes”, c’est-à-dire à apporter un traitement différencier aux choses (les vêtements) et, par extension, aux personnes qui les recevront. »6
Dans ces logiques de tri, la distribution géographique des qualités (crème, première, deuxième, troisième catégories, mélé ou chiffon…) semble construire une hiérarchisation des territoires et ainsi, de leurs populations. Pour autant, l’intérêt n’est pas de supposer que chaque acteur de ce commerce international conscientise la perception qu’il a de l’autre. De même, le but n’est pas de sous-entendre un racisme explicite dans la logique de tri. Par contre, observer des mécanismes de tri répétés et non justifiés peut révéler des dynamiques sociales subtiles, entraînant des inégalités structurelles – c’est-à-dire des inégalités qui découlent de la manière dont la société est organisée. D’autant plus quand en réalité, certains pays récepteurs reçoivent des quantités importantes de vêtements qui ne sont pas utilisables soit parce que leur qualité n’est pas bonne, soit parce qu’ils ne correspondent pas à leurs pratiques vestimentaires, religieuses ou culturelles (Wetengere 2018, Kiss 2024). Par ailleurs, il est essentiel de prendre en compte que l’import de friperie a été largement favorisé par les routes commerciales coloniales. L’étude des transferts contemporains de vêtements d’occasion doit prendre en compte le contexte historique de ce rapport de domination et le contexte contemporain en découlant.
- Durand Emmanuelle , 2024, L’envers des fripes : les vêtements dans les plis de la mondialisation , Premier Parallèle., s.l., vol. 1/, p. 131 ↩︎
- Ibid p. 132 ↩︎
- Norris Lucy, 2012, « Trade and Transformations of Secondhand Clothing: Introduction », TEXTILE, juillet 2012, vol. 10, no 2, p. 128‑143. ↩︎
- Durand Emmanuelle , 2024, L’envers des fripes : les vêtements dans les plis de la mondialisation , Premier Parallèle., s.l., vol. 1/, 168 p. ↩︎
- Ibid p. 102 ↩︎
- Ibid, p. 104 ↩︎
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