Enfant, ma sœur n’aimait pas recevoir mes anciens vêtements. Pourtant dans les familles, les sacs de fringues portées s’échangent sans cesse : des jeans qu’il faut retoucher, des pulls qu’il faut retrousser. On a tous plus ou moins apprécié acquérir les vêtements d’un autre. Ce vêtement portait en lui l’affection que nous avions pour cet.te autre – ou alors il restait un pull trop grand, un peu délavé qu’on avait hâte de remplacer par des vêtements achetés pour soi.

Pourquoi le vêtement donné garde-t-il la présence de l’ancien porteur ? Qu’est -ce que cela provoque intrinsèquement de s’habiller avec ce que l’autre a sélectionné pour nous ?

Débarquée dans la capitale malgache en mai 2025, j’observe des vêtements de friperie vendus en pile sur les trottoirs, accrochés par le col à des structures en bois ou traversant la ville, empaquetés à l’arrière d’un scooter. En Europe aussi, la seconde main vit une sorte « d’heure de gloire ». Il n’y a qu’à voir les jeunes friperies, propres et rangées, qui naissent dans les rues de Paris comme de beaux champignons bien ronds. Seulement, en observant de plus près, je me rends compte que les paramètres de la friperie européenne et de la friperie malgache ne sont pas les mêmes. Les deux faces de ce marché révèlent des inégalités sociales fortes.

Je n’ai qu’à apercevoir le logo « Uber » sur le dos d’un cycliste malgache pour me rendre compte de ces inégalités. La marque – allégorie d’un mode de vie occidentalo-consuméro-capitaliste, dit « moderne » – n’opère pas sur l’Ile. Les consommateurs de friperie à Madagascar, comme beaucoup d’autres dans le monde, portent des vêtements conçus et portés par d’autres, avant qu’on ne les choisisse pour eux. Comme ma sœur devait le faire, ces acheteurs doivent retrousser les manches et agrandir les tailles pour s’habiller – mais dans leurs cas ce ne sont pas les vêtements d’un proche qu’ils reçoivent.

S’habiller avec les vêtements choisis par d’Autres

Un marché régulé par les goûts de quelques uns

Le marché global de la friperie a septuplé entre 2013 et 2023. En 2021, L’Union Européenne, la Chine et les États-Unis sont les principaux exportateurs de vêtements de seconde main. Le Pakistan, le Ghana, le Kenya ou encore le Chili et le Guatemala, sont les principaux importateurs.1 Un rapport entre les « Nords » et les « Suds » (ou Nord Global et Sud Global)2 structure ce commerce mondial.3 Bien que cette polarisation reste simpliste et donc controversée pour de nombreuses raisons pertinentes, la première vie (ou main) se fait en Europe, Amérique du Nord ou Asie du Nord, et la seconde ou énième main dans les « Suds » (Amérique Latine, Afrique, Asie du Sud-Est).

Certains sont donc contraints, par ce commerce à s’habiller avec ce que d’autres ont pensé, porté, puis (aban)donné.

Dress For Success : une image pour toutes

Entre 2002 et 2004, la socio-anthropologue Isabelle Hanifi réalise une enquête au sein de l’association New Yorkaise Dress for Success. L’association – créée en 1996 aux États-Unis – propose des services de conseils vestimentaires et d’accompagnement vers l’emploi à des femmes issues de classes défavorisées.4 Cette aide, se fait notamment par la mise à disposition de vêtements dits corporate.

Giorgio Armani Womenswear Fall-Winter 1989

Les bénévoles qui intègrent l’association sont choisies pour leur attrait pour la « mode » et sont au fait des attentes des marchés professionnels.4,5 Ainsi, elles pré-sélectionnent des pièces parmi les dons collectés auprès de femmes actives de la ville, et conçoivent des tenues selon un modèle commun de la femme d’affaire. Ce modèle est largement inspiré d’une « apparence conservatrice », assimilée à une certaine « stabilité », qu’Hanifi mentionne comme étant une « valeur essentielle au monde professionnel » (en 2008, à New York),4

Seulement, cette idée de la femme d’affaire américaine, est une figure sociale créé de toute pièce par un ensemble de productions culturelles : les livres – comme le best seller éponyme à l’association, Dress for Success de John T.Molloy (1975) ou les séries télévisées comme Dallas, ou Dynastie sorties dans les années 80. Le rôle de la presse féminine, ou encore les collections de mode (Armani, Ralph Lauren, …)5 sont considérables dans la création d’une image commune de la femme d’affaire : majoritairement blanche, svelte et jeune.

Hanifi remarque qu’en s’habillant avec des pièces choisies par d’autres selon leurs propres codes, « les marqueurs de classe et […] ethniques » s’effacent au profit des codes d’une classe dominante.5 Ainsi, l’apparence des bénéficiaires se calque sur celle que les bénévoles ont choisi pour elles.

Quand les uns trient pour les autres

Le processus de sélection international de friperie fonctionne de manière similaire. La majorité des vêtements sont crées pour les goûts des consommateurs et consommatrices du « Nord Global ». Après avoir été portés, puis triés localement, ils sont envoyés aux pays récepteurs, majoritairement situés dans le « Sud Global ». Les travaux de l’anthropologue Emmanuelle Durand nous renseignent sur le processus de tri opéré à l’international. Les pays européens collectent les vêtements de seconde main sur leurs territoires, procèdent à un premier tri de « la crème » qu’ils vendent localement. Le reste, trié en plusieurs catégories selon les qualités, est envoyé dans différentes localisation selon une hiérarchie relativement floue.6

« Les opérations de tri consistent, pour reprendre l’expression consacrée, à « ne pas mélanger les torchons avec les serviettes », c’est-à-dire à apporter un traitement différencier aux choses (les vêtements) et, par extension, aux personnes qui les recevront.» (Emmanuelle Durand 2024)

Cela pousse d’ailleurs, certains commerçants de friperie dans les pays du Sud, à engager des salariés pour superviser le tri dans les pays exportateurs et vérifier le contenu des balles.

Le commerce international de la friperie permet un accès à l’habillement largement inégal, obligeant certains à s’habiller avec ce que d’autres ont pensé, porté puis (aban)donné, avant de le trier pour eux.

S’habiller avec des vêtements conçus pour d’Autres

Les vêtements ne sont pas neutres. Leurs coupes « incorporent des modèles physionomiques », des visions dominantes du corps.5 De retour sur les trottoirs d’Antananarivo, mon amie Michela m’explique qu’il est compliqué de trouver des tailles adaptées dans les vêtements de friperie. En effet, les Malgaches sont selon elle, plus petits et plus fins que les Européens. Ainsi, Michela m’explique qu’il faut parfois favoriser les petites tailles ou les tailles enfants pour pouvoir avoir des coupes adaptées.

De son côté, Hanifi fait une observation similaire. Certaines femmes recevant l’aide de l’association ont des cambrures prononcées qui ne sont pas considérées dans la coupe des vêtements que choisit l’association.5 Hanifi explique que « l’inadéquation des corps souligne le fait que les patrons des vêtements sont calqués sur les caractéristiques physiques de celles à qui ils sont destinés, c’est-à-dire des femmes cadres, majoritairement blanches, dont les tailles sont comprises entre 36 et 42 ».5

Clueless 1995

Cette mise en avant – par la restriction vestimentaire – d’un seul modèle corporel « favorise le sentiment de manque et d’insuffisance », amenant certaines bénéficiaires à s’excuser de leurs physiques.4 Dans ce sens, le chercheur Wetengere révèle que la consommation de vêtements de seconde main peut avoir un impact négatif sur l’estime que les consommateurs des pays récepteurs ont d’eux.7 Dans ces cas, ce qui provoque un sentiment de « manque » ou une faible estime de soi, c’est la contrainte dans l’habillage (la pré-sélection des vêtements) intégrée dans un contexte où les rapports sociaux sont inégaux (à l’international ou entre des bénévoles et des bénéficiaires au sein d’une association New Yorkaise). Cette dynamique subtile crée la gêne, et non le pull délavé en tant que tel.

Que ce soit par la pré-sélection que l’Un fait pour l’Autre – à l’échelle d’une association, ou d’un commerce mondial, ainsi que par les empreintes de son corps laissées dans la conception du vêtement, cet Autre ne quitte jamais l’objet. Le consommateur de friperie, est contraint de s’habiller avec la présence indélébile d’un ancien porteur. Son commerce mondial, s’inscrivant dans des rapports de forces inégaux passés et présents, pose donc des questions sociales essentielles.

  1. UNESCO, 2023, The African Fashion Sector — Trends, Challenges & Opportunities for Growth, s.l. ↩︎
  2. Greeson Emma, 2018, Objects of Exchange: Used Clothing as Commodity, Gift, and Waste in England and Poland,UC San Diego, San Diego, 277 p. ↩︎
  3. Kouakou Léopold, 2025, « Économie de la fripe en Afrique de l’Ouest : les effets d’une mondialisation à partir du marché Kantamanto (Accra-Ghana) », Géocarrefour, 1 avril 2025, vol. 99, no 2. ↩︎
  4. Hanifi Isabelle, 2008, « Le port du tailleur comme moyen de forger une identité de la femme au travail – Lien social et Politiques », Lien social et Politiques , 15 septembre 2008, no 59, p. 11‑20.  ↩︎
  5. Hanifi Isabelle, 2015, « La neutralité est toujours suspecte ?:Quand la mode sert à classer et à discriminer les femmes des minorités », Hommes & Migrations, 2015, vol. 1310, no 2, p. 127‑134. ↩︎
  6. Durand Emmanuelle , 2024, L’envers des fripes : les vêtements dans les plis de la mondialisation , Premier Parallèle., s.l., vol. 1/, 168 p. ↩︎
  7. Wetengere Kitojo, 2018, « Is the banning of importation of second-hand clothes and shoes a panacea to industrialization in east Africa? », African Journal of Economic Review, 1 janvier 2018, VI, I. ↩︎

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