Mauvaise Pente est une histoire de femmes dans un monde d’hommes.

Après quelques dizaines de pages je réalise : il n’y a qu’un personnage féminin : Grace, la protagoniste autour de laquelle l’intrigue se déroule. Les hommes l’entourent : d’abord son mari Michael, son fils, Martin, le compagnon de ce dernier Henry, les amis de ce fils : Philip et Sean. Arrivent rapidement des policiers, des hommes et des réminiscences d’un père disparut. Sans mauvais jeux de mots, je me suis demandée « Où sont les femmes ? ».

Elles interviennent ensuite, avec parcimonie. X***, une jeune fille de quatorze ans, tombée enceinte suite à un viol et se retrouvant au cœur d’un débat national au sujet de l’avortement, est présentée à la deuxième partie du livre. Son histoire s’entrelace avec celle de Grace au cours du roman. En troisième et dernière partie intervient Mrs Talbot, septuagénaire et tenancière de la pension River View. Trois femmes. Trois femmes à la vie marquées par la présence ou l’absence d’hommes. Trois femmes qui se donnent la main tout au long du roman, dans cette marée de masculin.

K. Ridgway plonge dans la psyché d’une meurtrière. Elle invite l’angoisse, la panique et la culpabilité à s’installer au cœur de son récit. Elle fait ressurgir les souvenirs, donne vie aux rêves et aux pensées impensables d’une femme qui a tué. Que se passe-t-il dans la tête d’une femme qui ôte la vie à son mari violent ? Tant de journalistes se sont emparés du sujet. K. Ridgway montre à quel point l’auteur·rice d’un geste aussi cruel peut être tout ce qu’il y a de plus humain.

C’est l’histoire de cette mauvaise pente, de cette action d’impulsivité qui fait tout dégringoler, ‘une chute libératrice’ comme elle est décrite en quatrième de couverture. Ridgway écrit elle, page 206 :

« La chute, l’ascension. Elle sentait qu’elle n’était loin ni de l’une ni de l’autre, mais elle n’arrivait pas à en saisir les limites respectives. Elle avançait, mais elle était incapable de mettre un nom sur le mouvement qui l’animait — elle ne savait pas dans quelle direction elle allait. La chute ou l’ascension. »

Au delà de l’histoire tragique de cette femme tueuse, se posent des questions politiques et de justice : quid de l’avortement ? Quid de la vie (l’avis) des femmes? Les coups, la pression, la peur, la maltraitance, le viol peuvent ils justifier la mort ? Finalement, n’est elle pas inévitable ? Une vie n’est-elle pas prise à la fin ? Actes de barbaries non-punis, reçoivent la brutalité en réponse : percussion mortelle, réaction animale. Un coup pour un coup.

Près de trente ans après la parution des mots de K.Ridgway, ces questions ne sont pas encore élucidées. Rage, tristesse, compassion, pitié. Je l’avoue, j’ai pleuré.

Page 47, Martin, concernant sa mère Grace

Elle avait vieilli, mais comme de façon détournée, comme si ses jours à elle étaient plus longs que ses jours à lui. Comme si pour elle les heures, les minutes, les secondes passaient plus lentement.

Page 65

Elle […] regarda par la fenêtre l’espace entre les maisons, le ciel, un morceau de ciel d’un bleu immaculé qui s’étendait depuis les toits jusqu’au sommet de la fenêtre, comme si on y avait mis la mer à sécher.

Page 87

Il était au bar, ses grosses épaules voûtées dépassant de la masse des silhouettes comme une dent à moitié sortie d’une mâchoire.

Page 104

Ce n’avait pas été une rencontre à proprement parler. Chacun de son côté s’était peu à peu aperçu de l’existence de l’autre.

Page 140

Elle n’y avait jamais pensé auparavant, mais elle savait à présent que ce qu’on appelait les lieux n’étaient que d’éphémères créations de l’esprit. Des agencements provisoires de murs et de toits, avec leurs odeurs spécifiques, conçus pour séparer, pour définir, pour permettre aux gens de conserver leur réalité lorsqu’ils avaient besoin de se reposer un moment.

Page 146

Il ne neigeait pas mais le froid de la rue les frappa de plein fouet alors qu’ils finissaient de boutonner leurs manteaux. Martin leva la tête et vit des étoiles.
— Tiens, il a neigé à l’envers, dit-il.

Page 178

— On peut gagner du whisky, dit-elle.
Il la regarda fixement.
— Tu ne bois pas de whisky.
— Je peux apprendre.

Page 181

— File-moi une clope.
— Je ne fume pas.
— Salope.

Page 199

Des voix la hélaient au passage, des voix qui lui voulaient du mal et la suppliaient de se laisser faire.

Page 206

La chute, l’ascension. Elle sentait qu’elle n’était loin ni de l’une ni de l’autre, mais elle n’arrivait pas à en saisir les limites respectives. Elle avançait, mais elle était incapable de mettre un nom sur le mouvement qui l’animait — elle ne savait pas dans quelle direction elle allait. La chute ou l’ascension.

Page 208

Les hommes se tournent vers Dieu quand il ne leur reste plus rien. Les hommes perdus en mer. Ils jettent une ligne dans la nuit, et ils se convainquent que l’océan sans visage qui les cerne de toutes parts s’appelle Dieu et Sa miséricorde, et que le misérable plouf que fait leur ligne en heurtant la surface est le bruit que fait Dieu lorsqu’il repêche leurs prières et tourne vers eux Sa face de bonté.

Page 209

Les réverbères étaient des épingles qui accrochaient bord à bord l’encre du ciel et l’encre de la terre […]

Page 237

Il chercha dans le ciel un reflet du monde, mais il n’y avait qu’une étendue de bleu sans une ride, un calme absolu. […] Il voulait ne plus le sentir au-dessus de sa tête, il voulait échapper à l’étranger certitude que le ciel pouvait le voir.

Page 275

Leurs bouches se rencontrèrent de nouveau quand ils eurent chaque centimètre du corps de l’un pressé contre le corps de l’autre, qu’on eût dit deux mains jointes qui prient, et les bouches ne pouvaient s’ouvrir assez grandes, et les seuls bruits qu’ils faisaient étaient sourds et très proches, un corps à corps de couleurs, et Martin se disait que c’était le bruit que fait un cœur qui parle à un autre cœur…

Page 315

— […] Il a un peu de mal à exister, ce pauvre mardi. Mercredi c’est déjà le milieu de la semaine, jeudi on va vers le week-end, vendredi on y est en plein, samedi et dimanche n’en parlons pas, et puis lundi c’est la semaine qui recommence, tout le monde se plaint jusqu’au soir, mais mardi, bon… il se met dans un coin et il attend que ça se passe, vous ne trouvez pas ?

Page 321

— […] Et on a bien raison de se dire qu’on ne connaît pas le prix de ce que’on a avait de l’avoir perdu. […] Ça fait un gros choc, quand vous perdez quelqu’un de tellement proche que vous aviez oublié qu’il était là. C’est seulement quand vous découvrez qu’il y a un espace là où il n’y en avait pas avant que vous vous rendez compte. Ca fait un vide, un frisson, comme un courant d’air. Et vous vous dites : Il n’y avait pas quelque chose, là ? C’est à ce moment que vous comprenez.

Page 326

Elle savait que ce n’est pas d’en faut qu’on voit le monde. On voit le monde au ras du sol, on voit les trous et les fossés où les gens sont tombés.

Page 342

Elle était assise dans le silence du salon d’Ida Talbot, en train de regarder les bouches muettes des experts de la politique et du droit s’efforcer d’expliquer à la nation ce qu’était la nation […]

Page 343 – Victime d’un viol, duquel elle tombe enceinte, X*** est au cœur d’un débat national au sujet de l’avortement.

X*** n’avait pas tué, elle. Elle n’avait rien fait. Et pourtant. Malgré tout. La machine s’était mise en marche pour elle comme pour Grace. La machine à broyer. À deux reprises. La première fois, quand un homme avait haleté au-dessus d’elle et souillé son corps et ses larmes, sali son univers. La seconde fois quand le bras articulé de la loi s’était dressé en grinçant au-dessus d’elle avant de retomber lourdement sur sa frêle charpente, l’épinglant comme un papillon, la vidant de tout contenu, la réduisant au rôle de coquillage dont on a extrait la partie vivante.

Page 358 – lors d’une manifestation en soutien à X***

[…] la vie et la mort le déroutaient, et il ne comprenait pas la logique de la hiérarchie qu’on semblait établir entre l’une et l’autre et qui pouvait d’ailleurs changer selon les cas, comme si on avait le droit d’en modifier à son gré la valeur.

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