contraintes

temps figé : n’utiliser uniquement le présent de l’indicatif ou l’imparfait, comme si la scène était éternelle. couleur interdite : ne pas nommer explicitement les couleur. description inversée : décrire ce qui manque dans le tableau.

Tananarive (2025). Mère et fille en discussion [Peinture].Tananarive, Madagascar

Deux femmes sont assises l’une près de l’autre sur ce qui semble être un lit – surface avachie, recouverte d’une fine couverture aux couleurs criardes et ornée de quelques coussins décharnés. Le mur à l’arrière est décrépi laissant le béton froid encadrer la scène. On peut deviner une source de lumière sur la gauche déposant son reflet sur la peaux des femmes. Elles sont penchées l’une vers l’autre, prises dans une conversation, leurs yeux baissés vers leurs pieds nus, perchés hors du sol. Leurs visages se ressemblent ; bien que les dents manquantes de la femme à gauche, ses yeux fatigués, son dos vouté et la peau flétrie de ses mains, trahissent un âge plus avancé. Celle qui pourrait être sa fille noue ses longues mains sur ses genoux couverts d’un pantalon à larges fleurs. Un ample cardigan rayé enlace son corps gracile, alors qu’une fine écharpe de laine se charge de maintenir son cou. Elle semble rire, dévoilant de larges dents blanches. Les traits de son visage se rejoignent en un menton d’un V délicat et remontent en deux pommettes hautes, soulignant des yeux en amande. La mère porte un lamba (tissus) bariolé par-dessus son pantalon de sport élimé. Un pull en maille d’une teinte similaire à celle de la mie de pain la couvre des hanches à la gorge. Son regard est doux, légèrement penché sur le coté, peut-être par le poids de la fatigue. 

Le tableau est une allégorie du temps qui passe. La mère et la fille représentent deux périodes se succédant, l’une passée, donnant le relai à la suivante. L’épuisement perceptible dans les traits de la femme âgée, que ce soit par sa posture, ses mains abimées ou ses dents perdues, ou encore dévoilée à travers le décor : les murs décrépit et le lit avachi – dévoile une vie fastidieuse, un exercice compliqué dont elle passe le flambeau. Comme une équipe sportive pourrait remplacer un joueur fatigué par un autre plein d’entrain, les deux femmes semblent tenter d’atteindre un but commun, dont la seconde, plus jeune, s’apprête à prendre la charge. 

La ressemblance troublante des deux femmes, que ce soit dans leur apparence, que dans leur posture, laissent penser que l’expérience pourrait être similaire pour la jeune femme que pour sa mère, la guidant vers une difficulté certaine. La présence de sa mère à ses côtés devient comme le reflet d’un miroir de sa propre personne, vingt ans plus tard. 

La complicité qui semble lier les deux femmes dans leur mimétisme, leur proximité et leurs sourires forme une zone de chaleur centrale à la scène. Cette énergie contraste avec l’atmosphère antipathique de leur environnement : mobilier rudimentaire, murs défraîchis et lumière franche. Elle suggère une once d’espoir nichée dans les relations mère-fille et plus généralement l’amour en tant que tel. Ainsi, la scène souligne l’aspect primordial de l’entraide, de la communauté et du lien avec l’autre dans ce contexte de vulnérabilité, agissant comme une béquille qui aide un corps diminué à continuer d’avancer.

Un nuage passe. La scène s’assombrit. Les deux femmes lèvent soudain les yeux et me regardent. Ma visite touche à sa fin. 

Je quitte le fauteuil qu’on m’avait invitée à prendre. Dana, une élève du centre de couture pour lequel je travaille, me laisse saluer sa mère, puis m’entraîne vers la sortie. La pièce dans laquelle nous nous trouvions appartient à une grande maison. Une grande et belle villa en devenir. Un couple de mon pays leur a confié la garde de leur bien pendant les travaux. Dana veille sur cet assemblage de parpaings, sorte de bunker aux larges pièces vides, sombres et froides, qui surplombe l’une des vallées de Tana. Ses quelques ouvertures, des meurtrières en hauteur, laissent passer un froid vicieux qui oblige à porter un anorak entre ses murs, sans offrir le réconfort de la vue. Structure sournoise qui bride la douce lumière malgache et raccourcit des jours déjà courts. Le jardin, lui, est mignon. Petit havre de paix, il vous accueille et vous raccompagne d’entre cette zone stérile.

Note aux propriétaires :

Les travaux avancent à merveille. Puissiez-vous être rassurés ! Toutefois, par loyauté patriotique, puisque notre nation mère nous unit, il me revient de vous alerter sur un danger potentiel à venir. Sans chercher à affoler vos santés délicates, je pense que les murs sont susceptibles de subir un grave traumatisme dans les mois à venir. Il est parfaitement concevable que vous ayez désiré écarter de votre champ de vision toute trivialité, notamment le rudimentarisme dans lequel vivent vos gardiens. Toutefois, il est important de garder à l’esprit que les parois ont une capacité de rétention similaire à celle d’une éponge. Je ne parle pas ici d’humidité, du moins pas uniquement. Les habituer au froid, à la pauvreté, à la vie fastidieuse d’une famille de quatre enfants, pour les plonger, d’un jour à l’autre, dans le confort, l’abondance, les rires gras et les peaux tirées sous les joues en les badigeonnant d’un coup de peinture d’une nuance entre « crème au sucre » et « coquille d’œuf », constitue une expérience aussi troublante que déstabilisante. En tant que concitoyenne, je me dois de vous avertir du bouleversement que cela peut provoquer chez vos parois d’avoir une vision trop crue de la réalité de leur construction et de la société mercantile et déshumanisée dans laquelle nous vivons. Il me semble, pour votre bien, que vous devriez prendre des mesures pour prévenir cette brutale transition, afin de ne pas être affectés par la charge émotionnelle qu’elles auront retenue. Puissiez-vous recevoir ce conseil amical comme je souhaite le transmettre, à savoir comme une mise en garde purement bienveillante envers les bonnes âmes que vous êtes.

Amitiés citoyennes, C 

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