contraintes
écrire un texte sous forme d’inventaire subjectif. mêler descriptions concrètes et impressions vagues, souvenirs ou hypothèses. faire ressentir la densité symbolique des vêtements, à travers l’œil d’un·e flâneur·euse sensible. montrer que s’habiller est toujours plus qu’un acte fonctionnel : c’est une écriture de soi dans l’espace public.
Les rues de Tananarive offrent un large choix d’inspirations vestimentaires pour tous les âges, toutes les morphologies et tous les budgets, dévoilant l’appétence malgache pour le bon goût. Ce rapport — subjectif — se veut décrire une vision de l’art vestimentaire des rues tananariviennes en ce mois de juin 2025.
Il n’existe pas, à ma connaissance, de hiérarchie du vêtement — bien que certains habits puissent être masina (sacrés) ici — mais ceux-ci sont en général les vêtements des prêtres, et je n’ai pas encore vu pareil personnage fouler les rues de la ville jusqu’à présent. Vous me direz : le devoir les appelle ailleurs.
Compte tenu de ce manque de hiérarchie, nous commencerons là où bon nous semble.
Nous trouvons essentiel de parler des manteaux, doudounes, blousons rembourrés et tout autre attirail que les gens de chez moi ne sortent qu’en dessous de 10°C — pour les moins courageux. Ici, ces pièces sont de sortie dès le seuil des 20°C dépassé. Et ce, pour le plus grand confort des habitants, car le froid de Tana a quelque chose de plus froid que les autres froids, si j’ose dire. Un froid venteux, sournois, qui vous glace les os, même à 20°. Les doudounes sans manches font fureur ici, compte tenu de cette météo insidieuse. Moi qui me demandais pour quelle zone du monde ces vêtements pourraient bien être sincèrement utiles, me voilà renseignée.
Autres familles vestimentaires fourmillant dans les rues de Tana : les sweats à capuche, polaires de sport et vestes en « pilou-pilou » synthétiques, portés partout et par tous.
Ces couvre-troncs sont souvent assortis à des sandales — généralement en plastique — appelées par chez moi tongs ou claquettes. Les pieds des porteurs y sont à l’air ou chouchoutés par des chaussettes plutôt basiques, parfois trouées. Le combo doudoune/claquettes peut surprendre lors des premières foulées dans les rues malgaches, jusqu’à devenir une habitude.


Poursuivons notre inventaire à ce même niveau : celui des pieds.
Il faut noter que tout autre type de chaussures est porté par les habitants de la capitale : boots, chaussures et sandales en cuir ou faux cuir, chaussures montantes à semelles épaisses rappelant un équipement montagnard. Les plus inspirantes, à mon sens, sont les sneakers de marques de sport ou de luxe — toujours choisies avec goût, qu’elles soient authentiques ou des copies. Vous trouverez également des pieds dans leur état naturel, nus comme des vers, libres comme l’air : pieds larges, pieds fins, pieds plats ou bombés, à la carnation foncée ou plutôt claire, sales ou très propres, accompagnés de tous leurs orteils ou ayant fait le deuil de quelques-uns.
Par pure logique anarchique, la partie qui suit décrira les couvre-chefs. Le reste du corps attendra.
Les Tananariviens se couvrent bien souvent le crâne. Le premier cache-tête qu’il nous faut évoquer — par son caractère traditionnel — est le chapeau rond tressé des Betsileo (l’un des peuples malgaches). Son nom ne m’a pas été confirmé à l’heure où je vous écris, il restera donc anonyme. Ces petits chapeaux couvrent tout type de tête : des enfants aux grands-mères, aux pères, aux autres — dont les rôles sont moins clairs. Ils sont en général partiellement teints de couleurs vives allant du fuchsia au vert en passant par l’orange. Ils s’accordent avec un large éventail de vêtements qu’ils soient « occidentaux » (sweat et jeans) ou malgaches (sitika, tissu couvrant le corps depuis la poitrine jusqu’au milieu des mollets).

Hormis ces attributs de tête, nous pouvons parler des casquettes, qui se portent avec la visière parfois devant, parfois derrière, parfois — pour mon plus grand regret — sur un côté timide, pas vraiment assumé ou, au contraire, affirmé, ce qui ajoute, à mon sens, une dose de ridicule au porteur. Toutes les pratiques ne peuvent pas être au goût de tout le monde.
Il y a aussi les foulards que certaines femmes portent sur leurs cheveux, pour les dompter, les coiffer, les cacher. Il y a les bonnets qui protègent les enfants de ce froid précédemment évoqué. Nous trouvons également des Borsalino aux couleurs criardes, souvent assortis aux chaussures, à la chemise, à la pochette et à la bague, portés légèrement penchés sur le crâne d’un monsieur en pleine forme abdominale. Est-ce une inspiration de la sapologie de l’ouest africain ?


Enfin — et pour finir — les crânes d’ici, s’ils ne sont pas laissés à la libre vue du ciel, et s’ils se baladent en deux-roues, sont habillés de casques en tout genre : colorés, noirs, avec visières sombres ou claires, cassées ou arrachées ; casques de chantier, d’équitation, etc. Les capuches des sweats et les casquettes sont fourrées entre casque et crâne pour une protection supplémentaire — contre les coups peut-être, contre le froid ou le soleil, c’est plus sûr.



Les pieds, les troncs et la tête ont été abordés, passons aux tours de cou.
Les écharpes sont un élégant bouclier contre les vents vicieux de la ville. Mailles semi-épaisses tricotées en largeurs étroites, sur une longueur qui ne fait pas trois tours de cou. Pauvres gorges nouées à en être étranglées, sentent souvent le bout des pieds frissonner à l’air libre. Mais là encore, le climat bâtard de la ville appelle à des stratégies qui peuvent paraître étonnantes pour les gens de chez moi.
De larges lamba (tissus) sont accrochés aux épaules des femmes pour tenir leurs enfants dans le dos ou les plaquer sur leur poitrine. Quelques châles couvrent les corps les plus frissonnants. Les bijoux de cou sont nombreux et discrets.


Les Tananariviens n’usent que très peu de maquillage. Peut-être parce que ces produits sont importés, exagérant leurs prix à outrance. Ils ornent leurs visages d’autres manières, notamment par des piercings. Nombreuses sont les femmes aux narines percées (nostrils). Au point qu’il m’est arrivé de penser que c’était une sorte d’habitude esthétique, comme le perçage des oreilles peut se faire mécaniquement chez moi. D’après une jeune tananarivienne, cette tendance n’a rien de culturel. Les piercings aux arcades et aux oreilles sont également fréquents. Pour les langues, la question reste à explorer.
Les doigts tananariviens portent souvent des bagues argentées, belles créations locales. Les poignets sont ornés de plusieurs sortes de bracelets, dont le fameux vangovango (prononcés vang-vang). Ce bracelet, fait de mélange d’argent, se ferme en se resserrant. Il servait à l’époque à enchaîner les esclaves, et est aujourd’hui porté par une grande majorité de Tananariviens — et peut-être les autres Malgaches, mais ceci, je ne peux pas l’assurer.
Les plus beaux vêtements des Tananariviens sont de sortie le dimanche mais un écrit à part entière devrait se dédier au sujet de la mode tananarivienne les jours de messe. Les autres jours, nous trouvons pour le bas du corps : jogging à outrance – sûrement plus confortable pour les longs trajets de marche, pantalons, pantacourts, jupes très souvent et robes bien sûr. Selon la règle de la non-règle, les pièces choisies ne s’assortissent pas — et je trouve ces combinaisons plutôt agréables visuellement, plus stimulantes que les combos vus et déjà-vus dont les villes de chez moi regorgent. Certain·e·s chef·fe·s du goût, ou jejo en malgache (prononcé tchétchou), assortissent tout de même un pull à un béret, une chemise à la couleur d’un sac, ou des sneakers à un t-shirt fluorescent. Détails d’élégance malgache.


L’hégémonie du marché de la friperie se trahit dans les froissements et autres marques d’usure de la plupart des vêtements. Les jeans sont souvent distendus, les pulls boulochés, les cols élimés. Bien évidemment, certains cols sont droits et fiers, mais la majorité tire la gueule. Les traces de fatigue sont encore plus visibles sur les t-shirts, qui semblent presque tous achetés en seconde main. Slogans en tout genre, en toutes langues, se disputent les trottoirs. J’ai pu apercevoir — espèce rare, déportée de son milieu naturel — un t-shirt de la marque de livraison « Uber », alors que cette entreprise n’opère pas sur l’île. Ironique et effrayant à la fois. Une marque locale, « Maki (lémurien en malgache) Company », habille une poignée de Tananariviens – et beaucoup de touristes – avec ses t-shirts aux couleurs unies, jonchés du logo noir de la marque : une tête de l’animal cité plus haut.


Pièces essentielles à la garde robe malgache, les lamba sont des genres de châles souvent de grandes valeurs matérielles et sentimentales, portés sur les épaules ou autour des hanches par les individus masculins et féminins. Ils se montrent souvent les dimanches pour parer les tenues de messe des nombreux chrétiens de la ville.


Les sitika, couvrent les jambes ou tout le corps de certaines femmes. Ils enveloppent parfois un corps entièrement habillé, noués à la poitrine comme il arrive de nouer les serviettes de bain.



Cette pratique vestimentaire nous amène d’ailleurs, à nous concentrer sur les tenues des femmes à Tananarive.
En ce qui concerne leurs choix de vêtements, il semblerait — à première vue — que les femmes malgaches puissent exprimer leur féminité et leur masculinité comme elles l’entendent. Certaines portent des pièces dévoilant, et même magnifiant, leurs formes. Certaines les cachent. D’autres les habillent, sans beaucoup de considération apparente. Il faudrait préciser que le corps des femmes à Tananarive n’est pas perçu de la même manière que par chez nous. Par ici, il est courant de voir le sein d’une mère nourrir son enfant dans la rue. Aussi, une partie des Tananariviennes sont de confession juive ou musulmane et peuvent porter — à ce qui me paraît être librement — la tenue conforme à leurs religions. Cette soi-disant liberté des femmes à se vêtir reste tout de même à démontrer par quelques témoignages.
Autrement, la combinaison jupe/robe et pantalon est très courante ici, alors que beaucoup, dans les dites « capitales de la mode », pensent avoir découvert la combine récemment. Mon assortiment préféré est sûrement le combo « jupe d’uniforme scolaire et jogging ». Assortiment confortable, respectant les règles imposées tout en favorisant une certaine liberté de mouvement. Combine déjà aperçue dans un K-drama populaire qui m’a presque fait regretter de ne jamais avoir à porter d’uniforme.



Il serait bien trop long de s’étendre sur l’ensemble des accessoires qui habillent les Tananariviens : ceintures, bandeaux, gants, cagoules, etc. Ainsi, nous ne nous concentrerons que sur la catégories des sacs et autres contenants. Les sacs à dos sont courants — probablement dus à leur praticité : sacs de sport, sacs en cuir, sacs d’écolier, entre autres. Les sacs à main sont souvent tressés dans le raphia ou autres fibres végétales y ressemblant — dans un style qu’un œil novice comme le mien pourrait rapprocher à celui des chapeaux « bol » Betsileo. Il y a également tous les sacs de luxe copiés, vendus sans tabou de leur contrefaçon. Les paniers tressés de bandes de plastique colorées sont un autre accessoire courant, permettant notamment de transporter les trouvailles du marché. Une multitude d’autres contenants se baladent dans les rues de Tana — mais ceux-ci s’éloignent peut-être du vêtement.



Il est temps de clore cet inventaire vestimentaire tananarivien. Nous avons oublié les blouses d’école, les tabliers, les vêtements en cuir, les jeans… Nous n’avons pas assez parlé de couleurs, de motifs… Nous n’avons pas assez parlé de matières.
Les vêtements sont omniprésents dans la capitale, habillant certes ses quelque quatre millions d’habitants, mais aussi étalés à même le sol, emballés dans des balles en plastique, dégueulant des étals des marchés ou suspendus à leurs constructions en bois. Tananarive est une comédienne aux mille costumes qui joue avec ses mille facettes : ville créative, ville communautaire, ville pieuse, ville joueuse, ville de chair, ville marchande, ville fraîche, ville suante, ville polluée, ville sinueuse, ville riche, ville pauvre, ville fatiguée, ville colonisée, ville libre.


sources
1Joubeaud, E. (2021). By Rakibolana An-Tsary Voalohany: Le Premier Dictionnaire Trilingue Illustré. Malagasy – Frantsay – Anglisy (1st ed.). Pitchaya Editions & Ecoprim.
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