Elle me tendit sa main, essoufflée, et je la pressai avec des doigts calmes. Soudain, je fus dans son monde – une étrangère qu’elle faisait venir chez elle.

Elle me guida à travers les ruelles de terre battue, les escaliers cabossés, les ruissellements des eaux souillées, les trottoirs éventrés. Elle avait couru tout du long pour ne pas me faire attendre. Elle me mena loin de la rue principale, à l’arrière de ce qui se trouvait déjà derrière, encore plus loin que les zones reculées, là où les gens de chez moi ne vont pas. Une dizaine d’yeux suivaient mon passage, étonnés. Je suivais ses pas rapides, concentrée. Petits pieds de femme, habiles, dans leurs barques de plastique.

Elle éventra un portail de bois pour moi. Deux têtes d’enfants surgirent avant que je puisse m’insérer à travers. Quels beaux yeux bruns ! D’un arrondi dessiné par l’étonnement. Je pris la main de l’un d’entre eux, et elle se perdit entre mes longs doigts d’adulte. On se faufila entre les murs fatigués, passa sous des fils de linge distendus, laissa passer quelques volailles reines pour quelques heures encore, et nous étions chez elle.

Ce nouveau monde perturbait mes sens. Je n’osais tout regarder, par respect. Une marmite fumait au pied de la porte. Je me souviens d’une odeur agréable, d’un air chaud venant du foyer. J’imaginais ces coqs suffisants cuire dans cette marmite. Mon hôte s’arrêta devant un rideau blanc poussiéreux qui pendait à travers une ouverture étroite. Elle ôta ses sandales, souleva le drap et m’invita à entrer dans sa vie.

Obscure. Étroite. Poussiéreuse. Abîmée. Mes yeux mirent quelques secondes à s’adapter à la petite pièce où elle, son mari et ses deux enfants vivaient. D’un geste de la main, elle me proposa de prendre place dans son canapé. Corps tendu sur sofa ramolli. Bien que la banquette m’eût été allouée, je m’efforçais de prendre le moins de place possible, comme pour reprendre un espace proportionnel à l’endroit. Elle, resta debout, les pieds nus sur le sol rouge, la main caressant le crâne de son enfant qui me fixait.

Le rideau de l’entrée soulevé, son quotidien se dévoilait à moi. Une table simple, habillée d’une nappe fade, faisait face au sofa sur lequel j’étais assise. Le meuble se serrait contre des étagères basses, pleines à craquer, recouvertes, par pudeur, de bouts de tissus hétérogènes : sapins de Noël et coton de première qualité. Cache-bazar rudimentaire. J’aperçus quelques vêtements pliés proprement derrière une toile fine, ornée d’un motif indélicat. Un autre rideau souillé nous séparait de la chambre. Mon hôte sectionnait sa vie par des pans de tissu. Un lit double était poussé dans le fond le plus sombre de la pièce, et je me demandais comment quatre corps pouvaient l’occuper la nuit.

Je levai les yeux et, parmi la fortune entassée sur les étagères, aperçus un pot de verre dégueulant ce qui me paraissait être du maquillage – ce que je confirmai par la présence d’un petit miroir à son flanc. J’imaginais mon hôte se regardant dans ce petit disque d’argent. Pour quelle occasion aimait-elle se maquiller, elle que j’avais l’habitude de voir la peau nue, ses cheveux bruns frisottants tirés à l’arrière de son crâne ? Et je regardais ses mains et les imaginais, les ongles peints de ce rouge vif qui trônait près de la glace.

Le sol inutilisé était en partie jonché de larges bidons décapités, veillant sur toutes sortes de bazars organisés : un pour la vaisselle, un pour les jouets des enfants, un autre pour le reste. Quelques fins rayons du jour passaient à travers la tôle. Des objets non identifiés pendaient au plafond, s’accrochaient aux murs, cherchaient leur place dans ce petit monde. Je vis une sorte de long phare rectangulaire qui devait éclairer les soirées fraîches de la famille. Le simple rideau suffisait-il à les parer du froid ? Créait-il un sentiment de sécurité ? Et je me dis que cela valait peut-être mieux qu’ils dorment tous dans le même lit.

Je ne pouvais quitter la fine entrée des yeux. À mesure que les minutes passaient, il me semblait que le sofa m’aspirait, que les étagères se rapprochaient, que les tissus m’étouffaient, que la table allait me percuter, et que l’ensemble des bricoles entassées dessus et dessous s’amoncellerait sur moi. L’ouverture s’amincissait.

Je me voyais enfermée ici, la pénombre au-dehors. Ce fin rideau qui me séparait de la violence de l’extérieur. Je sentais le froid glacial, les petits corps des enfants blottis contre moi. Je m’imaginais m’inquiéter pour eux, pour leur avenir. Je m’imaginais ce que ma vie aurait été sans eux ; j’aurais toujours mon travail à l’usine, je vivrais peut-être mieux. Dois-je renoncer à mes enfants pour vivre mieux ? Je sentais le corps d’un homme que j’avais épousé. Un corps épuisé par deux métiers. Est-ce que j’aimais cet homme ? Est-ce que sa présence m’apaisait ? Toutes nos affaires étaient pendues de part et d’autre, au-dessus de ma tête, et cette pauvre tôle me privait de la vue des étoiles. Seuls les astres calment les âmes. Je voyais la lumière blanche, aveuglante, du phare. Je voyais les insectes voleter autour de nous. Je ressentais ce moment de perte d’orientation, d’abattement, quand le courant se coupe et que tout devient noir, que même ce grand phare ne veut plus regarder la vie en face. Mon ventre se serrait. Ma gorge se nouait, et je sentais l’épuisement me brouiller les yeux. J’allais peut-être pleurer en silence, juste quelques larmes, pour évacuer ma peine. Les corps de mes enfants, serrés contre moi dans le noir, seraient sûrement mon réconfort. Et peut-être que je trouverais le sommeil, avant que l’étroite entrée ne se referme sur moi.

Je voulais m’échapper de cette vie qui n’était pas la mienne. Elle aurait pu l’être, pourquoi pas ? Pourquoi cette jeune mère de famille et pas moi ? Peut-être qu’elle aussi est claustrophobe. Peut-être qu’elle est tout aussi effrayée par l’enfermement que moi. Peut-être qu’elle cherche à échapper à toute réclusion : physique, psychologique, émotionnelle ou financière. Et pourtant, c’est moi qui voulais fuir. Cette vie ne m’avait pas choisie, et pourtant je voulais lui échapper. Et comment aurais-je fais si ç’avait été la mienne, si je ne peux pas la supporter une poignée de minutes?

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