Comme la plupart des jeunes filles de son époque (début XXe), le mariage de mon arrière-grand-mère a été un choix collectif. La dernière personne dont l’avis comptait était celle de la femme concernée.

Germaine appartenait à la bourgeoisie de Jonzac, une petite commune française. Pianiste, rêveuse, comédienne, blagueuse, elle a abandonné ses rêves pour rejoindre la ferme de son futur époux, en Dordogne. Ce départ a laissé s’échapper l’idée de vivre dans le choix de son cœur pour suivre les attentes de sa caste.

Une anecdote ponctue le récit familial de son histoire : lorsque Germaine, jeune épouse, est arrivée dans la campagne dordognaise, elle ne savait même pas faire cuire un œuf.

Demandez-moi de vous parler allemand ou italien. Je connais très bien mon latin. 

Demandez-moi de jouer Beethoven ou Schumann, Bach ou Chopin. Laissez-moi interpréter Phèdre, Juliette, Cyrano si cela vous va bien. Proposez-moi de danser : la valse ou la polka. 

J’apprends plus vite cela, que la cuisson d’un plat. 

Demandez-moi de vous réciter Ronsard, Musset, Baudelaire, Mallarmé. Tout ce qui se lit, tout ce qui, à travers les mots, se vit, m’est familier. 

Commandez-moi une aquarelle, une broderie, au ruban, au point de croix, celle de votre choix. Commandez-moi votre portrait, vos traits au fusain, au pastel. Proposez-moi une balade pour le coucher du soleil.  

Je vous ferai un bouquet d’anémone, arrangerai des fleurs en couronne. Emmenez-moi sur le lac, portez-moi en bicyclette. Faites ce que vous voudrez de moi, mais ne me demandez pas de faire cuire un œuf. 

Je n’en suis pas incapable, non. Je pourrais apprendre, comme l’on apprend la poterie ou le violon. Je saurais faire certainement, mais l’idée me semble accablante. 

Jamais on ne m’a dit que j’aurai à le faire, jamais on m’a préparé à devoir y passer. On me parlait de vers, de rimes, de partitions, de pas ; de fils, de précision. Faire cuire un œuf, jamais il n’en a été question.  

Je vous en fais la promesse, je serai une bonne épouse. Je ne demanderai rien d’irrationnel. Je ne serai ni capricieuse, ni audacieuse, mais douce et docile. Je rafraîchirai votre chambre avec de la lavande et vous bercerez avec des vers chuchotés. Je serais toujours au petit soin, toujours à vous observer de loin. Mes mains seront votre instrument, mes yeux votre refuge, mon sein votre oreiller. Tout mon corps, quand vous le voudrez, sera à vous, je vous le promets. 

Mais, grâce à Dieu, dites-moi que vous n’aimez pas les œufs. 

Je vous écouterai, je vous savonnerai, je vous câlinerai, et peut-être même que je vous aimerai. C’est presque certain d’ailleurs. Il m’est déjà arrivé d’aimer. C’était un bel homme comme vous. Lui était blond et ses yeux d’un brun profond. Il était si grand que ces boucles baignaient dans le bleu du ciel. Et ses mains si grandes et si douces, qu’elles étaient belles sur ma dentelle.. 

Oh n’ayez crainte ! Cela n’a pas duré. Il n’était qu’officier, vous êtes rentier. Et comme mon mariage requiert l’avis de Papa et de Maman, de mes frères, du curé, et du vicaire, il m’a bien fallu m’y résigner : vous étiez à épouser, il était à oublier. Alors je pense pouvoir vous aimer, si je m’en donne les moyens. Je pense même que cela ne prendra pas trop de temps, si vous êtes patient. Mais je vous prie, assurez-moi, qu’aucune coquille je n’aurai à casser, qu’aucune poêle je devrais surveiller, qu’aucun œuf je devrais préparer. 

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